Cinépillage
Twin peaks, fire walks with me

Un contexte familier et ses alentours

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Tout le plaisir de s’identifier à une personne d’un monde connu, à l’abri des mystères, une simple étudiante, une ville paisible ensoleillée. Une musique qui embrasse une lenteur, le rythme profond du coeur qui vibre à l’écoute des émotions, du bien-être, le féminin vibrant avec le masculin, l’inquiétude qui pointerait son nez par jeu se consumant dans les bribes d’un sentiment naissant.

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L’incursion de la logique dans une scène qui semble se dérouler suivant un scénario.

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Dans l’exploration des alentours, on se hasarde sur le terrain de la misère, dans un monde où certains semblent endormis dans leur réalité. À la lisière de notre monde, ces endroits pourraient représenter l’inconscient, le lieu des refoulements, des mises à l’écart, pendant du monde bourgeois plus familier. Y vivent des personnes qui ont peut être fait face à la désillusion, au déclassement, et qu’on surprend oublier par moment le regard de l’autre, et que par respect on attend que leur esprit revienne à nous.

Le jeu

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Singeant la mort sur son visage, le clown se moque de la normalité. Il ne parle pas à nous directement, mais à notre part plus basique et enfantine capable par le jeu de voir la réalité. Il invite à déjouer la normalité qui masque les choses, et qu’il faudra être alerte au tableau à la couleur qu’elle peut avoir un rôle dans l’histoire, qu’il faudra rester un enfant ébahi devant un avion, jouet d’un autre temps, tout en sachant que ce n’est qu’un décor, qu’il y aurait possiblement un chemin dans le jeu. Est ce que cette couleur jaune est celle du crépuscule? L’heure où la chaleur va être transformée, va laisser place au froid. Certaines règles sont dans le jeu de l’autre, sa façon de résister, de résister aux attentes du monde.

Mais le monde du jeu est un monde mouvant et possiblement dangereux. La lumière, qu’on peut voir sur le reflet d’une caravane, se déplace avec le soleil, nous place dans le temps et l’espace, qui mène vers la nuit, un piège peut être. Est ce que l’inspecteur incarne cette pensée qui dans son égarement a trouvé quelque chose, en suspecte l’existence, et qui pénètre par le corps, le monde de l’image, la photo vulnérable au brouillage, à la dépersonnalisation?

Par moment l’image se fige, comme lorsqu’un doute nous freine. Dans le recul, on s’interroge sur sa maison de l’extérieur. Est ce un refuge? ou un piège où la peur et la folie y couvent? En dehors de la maison, on peut jouer avec l’idée d’exclusion, mais ce n’est pas le film qui y invite. Ça serait plutôt le regard du spectateur, qui se solidarise au film et décide de l’entraîner dans son exclusion. Parfois, il y a un jeu qui s’installe entre le film et nous. L’immobilité d’un décor est perturbée par l’apparition de fantômes au comportement dénué de sens, de la même façon que les comportements dans notre monde nous sont parfois opaques. Le spectateur prend aussi conscience de son immobilité devant l’écran, en train de cotoyer des entités filmiques.

Les signes d’une présence

Dans la voiture une présence, et elle ne tient à rien, un élan, une concentration, une présence dans l’éther et cette proximité, cette capacité à s’incarner avec rien, est terrifiante. L’homme est vulnérable à l’invisible, en restant inconscient de sa présence, d’un simple regard malveillant, qu’épouse un instant le spectateur, qui voit l’intention d’avoir mis à la face de quelqu’un un signe comme venu de gens d’un ailleurs, qui aurait la fierté de s’être amusé en ayant fait disparaître quelqu’un, en s’étant joué de quelqu’un.

À l’inverse, par moment des fantômes comme venant du passé surgissent, la grand mère, un enfant turbulent, ou plutôt des inconnus devenus des images persistantes par leur étrangeté. On se retrouve dans cet état d’avant les explications, à notre contact direct avec les images, avec cette sensibilité première, avec une interrogation face aux gestes d’une personne sans l’explication de la gravité ou du fonctionnement du corps. Il nous rappelle l’énergie possible du visuel dans la façon de chacun de sentir les choses, de laisser les choses arriver, les idées surgir sans connaître l’origine.

Face aux fantomes, le spectateur reste un ignare, dépassé par les événements, et ne peut se réfugier dans ses sentiments. À quoi se raccrocher quand on sent une présence dont le rôle est inconnu dans l’histoire? Une dispute n’est plus juste une dispute, c’est peut-être une dépersonnalisation des protagonistes qui semblent possédés. Les entités du film ont alors une existence propre, et aussi une capacité à influence sur l’image même du film en plus de sur l’histoire. À mettre en relation avec les théories de Baudrillard sur la disparition du monde dans la photo et que c’est la photo qui utilise le spectateur plutôt que l’inverse.

Le regard fragmenté du rêve

Dans l’ignorance, avec un regard incapable de saisir la globalité, retenu par une volonté de contrôle, on découvre par l’imagination les mondes qui gravitent autour de Laura, des réalités d’hommes ou de femmes, capable de lui transmettre le pire, la peur de l’un, l’arrogance d’un autre, la froideur, la négligence. On voit Laura hébétée ou horrifiée, et on se voit aussi hébété devant ce qu’on ne comprend pas, sidéré face aux accès de violence, aux réactions humaines incompréhensibles, qui peuvent parfois être beaux quand la chance tourne miraculeusement de son côté. La violence pourrait aussi être accentuée par la perception du monde d’un adolescent qui découvre son corps, l’associe à l’amour et se retrouverait réprimé dans son besoin d’expérimenter par soi même, de laisser son corps vivre, et chercher une issue au fil de l’eau quand des obstacles se présentent. D’un certain point de vue on peut croire n’observer qu’une caricature d’histoire d’amour adolescente, dont l’innocence se déforme en présence d’un regard déjà perdu, où un protagoniste objet de toute attente, prend conscience d’une représentation qui lui est étrangère, cède et devient spectatrice d’elle même.

Parfois l’esprit est tenté de se laisser aller à la neurasthénie, les yeux baissés éblouis par les lumières du monde qui effleurent son visage, quand l’activité du monde n’est plus qu’un bruit de fond qui ne l’atteint plus, dont il n’a que hâte d’en échapper pour en trouver un autre, essayant de garder la foi en une capacité à survivre à l’épreuve qui lui échappe pour le temps nécessaire.

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Réminescence de la réalité, d’une dispute, dans le refuge que représente le film, aussi celui du rêve ou d’une discussion imaginée qui perd sa force protectrice. On prend conscience de sa fragilité en prenant conscience de la fragilité de la vision de son propre monde, qu’elle est en retard sur la réalité, qu’elle n’est déjà qu’un rêve.

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Réminescence d’une bataille intérieure qui surgit abruptement. Quand le père pense réussir à construire une bulle pour protéger sa fille, il perd ses moyens lorsqu’il doit faire face à ses propres mensonges. Le père se confrontera aussi à l’impuissance de son regard, par rapport à sa fille qui se libère du regard du père, qui n’en a peut être pas conscience, inconscience que la caméra capture, et avec elle la prise de conscience du père.

Une musique qui ponctue sans envahir

La musique semble être le signe d’un esprit, qui réagit à la réalité, danse avec elle, et la ponctue. Parfois les personnages semblent avoir conscience de cette musique. Une personne semble bouger l’esprit déconnecté du corps, ou alors est-ce une interprétation d’une musique qui la traverse. Cette musique semble protéger nos doutes du refoulement, de l’exigence étouffante d’une pensée rationelle.

La musique se refuse à contrôler et parfois n’est présente qu’à tatons, dans la non chalance, sans s’opposer à un glissement vers le bizarre, à la laideur.

L’étrangeté d’un comportement dans un endroit inconnu, peut signaler un danger, comme une grimace faite à quelqu’un d’autre, comme si quand on ne peut retrouver le chemin vers la vie, on ne peut que gesticuler de façon incontrolable, ou comme si devant l’étrange on reprenait conscience de la particularité de sa connexion à son propre corps. N’appartient il pas à une projection visuelle du petit monde personnel de Laura, qui perd le contact avec la réalité de son entourage, réalité qui semble parodique tant les gens semblent se comporter de façon incompréhensible. Le nain pourrait être un symptôme de la perte de l’enfance.

les sens atrophiés

Il y a une vraie beauté à représenter l’inconscient dans une couleur rouge, qui rappelle la douleur, la présence d’une créature au sang chaud dans le monde, qui résiste à l’utilisation d’un noir plus traditionnel et mortifère. Est ce le résultat de laisser à certaines pensées un espace imaginaire où elles peuvent prendre vie et évoluer d’elles mêmes? Ce rouge n’est il pas plus ancré dans la couleur du paysage, connecté à la lumière du jour? ancré dans l’imaginaire des habitants de la région, plus qu’un imaginaire religieux séparé du réel.

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On voit un poteau dans le ciel, qui s’impose dans notre espace, notre champs de vision, dont l’utilité nous échappe et dont on se méfie, délimitant un espace ésotérique, artificiel pour un but égoiste abstrait qui nous exclut, comme un arbre qui a été transformé en une chose bizarre, laide, détournée de sa nature par quelque force maléfique. Le spectateur retrouve dans ces images de tous les jours, une invitation à une interprétation personelle en rapport à son histoire, une force possible, pas forcément bienveillante, mais qui n’a pas été confisquée par dieu et le pouvoir en place. La réalité est mouvante, et on peut chercher à l’embrasser en s’immergeant en elle au lieu de succomber à la tentation de fuir.

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la recherche du mythe

Dans la mythologie, avant de se confronter à l’énergie féminine, il faut d’abord passer une épreuve, se confronter à ses propres démons, laisser de côté sa propre image et suivre un rituel au milieu de prétendants non moins valeureux, capable de se condamner en sachant que la vie les condamne déjà, où l’ingénuité ou l’ambition n’ont pas de valeur. Étrangement c’est Donna qui donne à Laura une chance de se voir capable de suivre Laura même dans l’erreur. L’enjeu de Laura n’est pas d’être un modèle, car elle a conscience de sa spécificité.

Est ce si difficile de suivre le chemin de Laura quand on a déjà laissé derrière, la vie de celui qui a essayé d’approcher par la déduction en tant que détective et qui s’est perdu face à des forces qui lui échappent en s’aventurant, peut être par orgueil, par croyance en sa propre représentation de la justice, sur leur domaine en suivant des traces obscures?, comme une personne froide ayant une trop grande foi en la droiture et l’intelligence comme moyen pour éclairer les zones d’ombres des pauvres délaissés, et qui dans l’abstraction et l’ésotérique oublie qu’il a face à lui des gens avec un pouvoir qui le dépasse, ligués contre lui même.

Le film fait de l’enfance, l’adolescence, le lieu d’une sorte de terreur familiale, le fait de se retrouver jeune démuni face aux névroses familiales, capables à tout moment de déborder sans contrôle, de se retrouver sans arrêt face à l’absurdité, la vie normale à l’extérieur toujours menacée par la famille.

Malgré les failles dans la vie de chacun, les souffrances des personnages, les signes de douleurs ne résument pas les personnages mais les traversent sans contrôle. Au delà de leur faiblesse, on décèle chez chacun une valeur, un idéal, une personnalité, une force, et la forme qu’elle prend est parfois l’objet d’une surprise innoportune. La réalité résiste à la forme visuelle, au respect télégénique, est crée par les personnages. Ainsi on se sauve d’une ignorance désincarnée qui fantasme une réalité qui n’existe pas pour nous. Le film choisit la voie de la confrontation avec les démons, les archétypes que l’inspiration concrétise dans la réalité. Les envolées visuelles délirantes sont à la hauteur de la fausseté et de l’artificialité des illusions des personnages. Laura ne provoque pas son père directement, mais son père voit son potentiel, et finit par voir se concrétiser le fait que Laura provoque la vie, se risque elle-même, et réveille ses propres démons, le refoulement face à la sexualité réprimée de sa femme. Peut être que cette provocation est sa façon de se sentir vivante héritée de la façon dont sa famille vit artificiellement en donnant forme à leur névrose, en créant de leur névrose une illusion de relation.

C’est ainsi qu’elle se moque de Mike, amoureux de façon traditionnelle, mais ne la comprenant pas. Peut être a elle peur qu’il aime son image, qui est sa condamnation. Aussi elle ne peut aimer sans avoir résolu ses peurs, car ça serait faire comme son père qui donne l’image de la droiture mais joue un double jeu.

Il y a comme un accès à l’imagerie d’un autre dans Twin Peaks, de ceux qui sont à la marge peut être ou de ce qui se tapit derrière le refoulement. Dans cette codification on pourrait chercher un chemin, mais on prend surtout conscience de l’illusion. C’est Laura qui accède à une sensibilité qui la rend vulnérable à la possession. On pourrait croire que Laura consciente du dessous des apparences aurait un rôle pour remettre les choses en ordre, qu’elle poussera chacun à une conscience plus aigue de sa condition, mais la conscience ne rend pas plus libre. Au contraire elle prend conscience de son impasse, de son impuissance, de son incapacité à retrouver la joie.

À la fin, le mal libéré bute sur une réalité où il dévoile son absurdité. Il s’est assouvi, faisant de sa victime son jouet, mais le perdant par la même occasion. C’est dans ce détachement au mal que Laura retrouve l’idée de la joie. Le sacrifice appelle à une confiance que le monde contiendra alors des traces qu’un enquêteur pourrait suivre.