
Quel genre de lecteur voudrait lire un livre dont le héros est un yuppie? Le milieu de la finance n’est il pas avant tout le règne de la médiocrité, où l’on serait essentiellement guidé par l’argent et l’attrait du pouvoir. Ce monde de vide est éloigné du vide de moins que zéro. On imgagine facilement un monde antédiluvien figé dans l’artificiel, mais au lieu de ça on y croise des gens aliénés, pris dans les noeuds de la modernité, des gens perdus aussi presque tétanisés, zombifiés par cette société.
Le narrateur pourrait être ce type énervant, caricature du parvenu. Son cynisme trouve dans le meurtre l’apogée de l’absurdité entre la légitimité accordée par l’apparence et le pouvoir qui lui est associé. Accorder du pouvoir suivant des attributs de pouvoir, à une figure dominante, et illusoirement positive, et non les actes réels d’une personne, c’est dans le cas extrême lui accorder le pouvoir sur la vie de son prochain, et ne pas reconnaître la part en lui qui mériterait d’être développée. En plus d’utiliser son pouvoir, dans la torture, le narrateur projète sa propre dépersonnalisation quotidienne. La personne défigurée devient ce qu’il a peur de devenir et l’entretien de cette menace de mort symbolise la fragilité de chacun face à ces personnes. Il y a une corrélation entre la médiocrité à aller dans le sens du profit de l’argent, et l’utilisation de l’autre comme outil pour satisfaire son ego.
Un je(u) dans une société cadenassée
La superficialité et le statut quo permettent au narrateur de ne pas se poser de question. Il peut ainsi retrouver de l’énergie, en se préservant de tout risque. Sur ce chemin, il n’apprend rien. Il glisse sur la surface des choses sans trouver d’accroche, presque en évitant tout jugement possible. Il y a une sorte de cynisme à aller vers une femme sans la considérer, sans aucun but, avec la seule capacité à rendre compte d’un rapport de force. Ce rapport de force artificiel a une réalité, et peut être une piste de différentiation, en dehors du narcissisme du même. Dans son énergie, on devine une nature, pas forcément bonne, qui guide le narrateur vers les autres. Peut être que cette énergie lui est sacrée et qu’il refuse d’enfermer sa liberté qui le mène vers l’autre, ce dernier enfermé lui même.
Le monde du narrateur est un marché de signes, où le sens est dilué. Un jeu de masque s’est installé et permet au narrateur de refouler une partie de lui même, pour accueillir le présent différemment, coupé de son histoire, sans point de vue, mais ouvert à l’absurde, au tragique. Il rencontre la facticité de l’autre, la construction de leur vie sur des mots, oubliant leur corps jusque dans la mort.
Jean semble être la seule en décalage, conditionnée à l’incompréhension, comme dans une comédie, comme si elle était témoin du vide intérieur du narrateur, mais aveuglé par les signes, incapable d’en saisir l’absurdité. L’excitation des autres, à investir le non-sens en pensant arriver quelque part est un aveuglement, qui appelle des extrêmités pour revenir à la réalité.
Le masque vide du golden boy extension de l’enfant innocent devient parfois une camisole où son surmoi n’a plus d’espace pour évoluer. La persona devient une prison dont les murs menacent de s’écrouler sur des fondations absentes. Le narrateur prend plaisir à contourner tout enjeu, sur l’amour par exemple, pour privilégier le contrôle de lui même sans attente autre que le refus des illusions. L’action permanente signe de pouvoir, implique aussi un détachement impossible, une absence de pause, où la pensée n’ayant pas de place, tout doit être matérialisé, et le détachement est matérialisé dans la séparation, et tuer quelqu’un exprime une sorte de refus radical, incapable d’être ailleurs que dans l’action, qui a l’avantage d’être un refus qui se confronte à la matérialité de l’autre, qui doit passer par son propre corps, dans l’idée de devoir toucher l’autre.
L’auteur introduit un suspense autour du risque que prennent les gens. Ce risque est il diminué s’ils se conforment à une image, ou s’ils tentent de créer une connivence avec le vide?
Le monde des apparences est le monde du père, parodié à l’extrême. Si seule l’image compte, peu importe ce qui fait le lien entre elles. Une relation avec une femme peut exister, et peu importe que ça soit l’argent qui lie tout ça. Quand la relation est consommée elle n’a plus d’intérêt. Ces images sont celles définies par les autres. Le meurtre est une façon d’ajouter une image plus personnelle et liée à sa propre laideur, à sa propre histoire, bien qu’elle semble hors sol et libre. C’est aussi une façon de nier l’histoire, la logique romanesque en plus de nier l’autre, pour imposer sa vérité, qui dit que non, le confort de l’apparence n’est pas la finalité, juste un moyen de ne pas se faire totalement posséder par son ombre. Le narrateur reprend aussi les rennes de sa propre histoire, en déjouant les apparences pour se réapproprier sa finalité.
En tant que figures nourries par le système, certains personnages deviennent des clones, extensions du système. L’entretien de ce système va de pair avec l’entretien d’une critique qui fige la société dans une vision qui en demandant de se situer dans le rapport de force ne fait qu’inviter à choisir un rôle sans mettre en jeu la scène. Chercher à les confronter à la souffrance semble être une façon de permettre à l’ombre de trouver une voie dans les rouages du système. La satire, le livre permettrait de garder un peu de distance. Symboliquement le livre exprime l’intention d’entacher un système sclérosé, pas juste rire de la satire, mais mettre en jeu la persona de chacun. La torture est une façon de sortir de son propre regard contaminé par le regard de l’autre en sortant du supportable de l’autre. Par là l’auteur permet aussi au narrateur d’être plus que l’auteur.
L’impuissance d’un lecteur qui pense choisir son identité
L’auteur nous met dans une situation inconfortable, devant l’image dérangeante du trader, personne active, qui légitimise son succès à travers sa force de production. La déconstruction de son apparence est la déconstruction de notre simple asservissement à une image qui nous aliène. La déconstruction de son action nous place devant nos limites et notre inaction de lecteur. Si celui capable, qui n’est pas dans le déni, déverse librement sa haine, sa colère sur l’autre, où est passée la notre? Le roman est un espace où se confronter à cette colère, avec le risque amoindri de se faire posséder comme dans la vie de tous les jours. On pourrait même accueillir la violence du monde. Dans le même sens, les scènes de sexe illustrent aussi un questionnement sur ce qu’on ne se permet pas.
L’auteur semble dénoncer une vision idéaliste comme barrage au monde, mais qui s’avère être une image figée et mortifère, qui éloigne de la réalité. On pourrait croire que toute personne en dehors du système est une solution, est symboliquement le rebelle à rejoindre, mais c’est un idéal qui isole de sa propre expérience. Il y a un fossé entre la violence contre ce milieu, qui est une projection, et le résultat souhaité. Faire l’expérience de son désir de tout détruire, de façon radicale, au mépris de tous les êtres, comme leçon d’apprentissage est une absurdité. Il est dissimulé dans cet idéalisme un désir de domination qui parasite les relations. Est ce l’autre qui garantit que le déchirement de ce voile n’emporte pas la personne entière. Ce risque porte une interrogation. Que reste-t-il si le voile tombe. Est ce qu’on choisirait l’ombre, et d’où vient elle? Héritage, histoire de l’Amérique, parents? Essayerait on de se conformer à une image de libéralisation sexuelle, mais qui ne serait qu’un autre masque qui peut pousser plus en avant dans l’aliénation et échapper à l’occasion d’intégrer sa propre ombre. L’auteur n’a pas de réponse, mais ne se retient pas de jeter un peu de vitriol sur ce monde.
Le lecteur peut lire de façon inversée le livre si l’ombre le submerge, s’il s’identifie trop à son ombre. La persona, la superficialité est l’ombre de l’ombre et il y a un espoir à reconstruire cette persona.
On ne sort peut être pas de la médiocrité
Le narrateur donne concrètement de la place à son ombre, mais garde une identité clivée. Il n’utilise pas cette discordance pour remonter le fil de la causalité.
Il assiste au spectacle de notre soumission à son image, en demande de sa validation. Certains se zombifient pour se conformer, se diminuent comme le clochard, alors que le narrateur trouve une jouissance dans le pouvoir et méprise les ceux qui lui renvoient son image vide, et qu’il considère comme déjà mort, ceux qui ont marchandé comme lui leur soumission pour leur intérêt, et qui ont échangé leur personnalité avec un idéal creux.
L’auteur garde un regard à demi intéressé, à demi ennuyé, avec une tendresse cachée pour les personnes qui acceptent l’ignorance, l’incompatibilité de l’idéal vendu avec eux même, et croient encore en la possibilité d’un récit qui embrasserait le réel, Jean par exemple qui interprète mal chaque situation avec amusement sans opportunisme car plus bas dans l’échelle sociale et qui fait preuve de conscience, Carruthers qui ne voit pas les bons signes. L’auteur lui n’y croit pas vraiment, mais il laisse oeuvrer, laisse le narrateur être le médiocre qu’il est, impoli, au delà du supportable du regard de son prochain. Il laisse la satire aller jusqu’au bout entre ceux qui ne s’accordent à rien. Dans le je du présent, il trouve des nuances où chaque action même dérisoire peut porter un jeu très différent. On décèle une foi en une forme d’ouverture, au delà de la vérité ou de la justice, celle de continuer de vivre, d’avoir des interactions humaines pour peut être se faire embrouiller et d’entrer dans un jeu différent, d’essayer d’agir et de juger sans s’entraver, sans faire appel à une autorité dévitalisée, de ne pas se voir comme une île, et se permettre de se contenter du trivial car le trivial peut servir de point de départ à retrouver le contact avec la vie, même médiocre. Il y a aussi ce blanc entre les épisodes, qui peuvent être une préparation à ce qui arrive dans le monde, qui peut être une parenthèse du possible.
Le narrateur semble être le miroir négatif du lecteur de gauche imbu de ses valeurs, dont le puritanisme ne peut être transmis sans être décontextualisé à celui qui ne veut s’associer que par narcissisme. Les grandes valeurs ne peuvent s’appliquer à un réel médiocre où les grandes paroles sonneraient creuses. D’un certain côté le narrateur dans sa caricature permet au lecteur de sortir de son narcissisme, en imprimant l’existence de l’autre, en l’immergant dans un milieu qu’il ne respecte pas, dans une réalité qu’il refuserait. Le je n’est qu’une porte vers l’action, et l’action une porte vers le contrôle. Le narcissisme ne s’obtient qu’a posteriori, dans une mémoire sélective qui réécrit et corrompt l’histoire pour se l’approprier, qui cherche à chasser ce qui lui fait ombre. Seul le futur est désirable et l’action porte ce désir. Pour échapper au déterminisme défini par cet autre en dehors du narcissisme, le lecteur pourrait garder une conscience macro, et combiner avec la réalité micro du narrateur pour inscrire son action dans une histoire plus large. Le je sexuel pourrait être un je dissocié par rapport à l’animalité, potentiellement incontrôlé, dont la projection perçoit une menace au personnage social, qui refuserait l’influence de l’autre pour survivre.
L’autre est vu comme largué dans son propre référentiel et c’est possiblement le plus largué qui l’est le moins. Le narrateur invite l’autre à imposer son vide de façon passive, vide de la prostitution, vide de la rencontre. Le meurtre est presque un non en réaction, alors qu’il pourrait juste se contenter d’être déçu. Son ego gonflé artificiellement le met dans une position sans réciprocité possible. Le lecteur garde une empathie pour l’incapable qui est juste utilisée, qui est hors course dans le marché des relations, sans ambition à l’utiliser comme objet d’association et qui n’attend pas de réciprocité, alors qu’il pourrait la voir comme un être sensible qui aurait besoin de réciprocité et d’échange, plus que d’une projection narcissique dont lui n’est pas exempt.
Le livre permet par micro étapes de sortir de dépression, du vide, et est une mise en garde, du risque que chaque micro étapes se voient sabotées par soi même, parce que pas d’énergie pour aller plus loin. Le système peut alors être vu comme une béquille, et le danger serait d’en dépendre, de le justifier, de devenir une machine du système, de finir par se laisser aller au désir mimétique par identification à cette machine.
Le name dropping est une façon de ne pas sortir de la réalité, de nommer ce qui nous est imposé, pour éviter de le subir jusqu’à sortir de la réalité.
La médiocrité n’est elle pas de rester dans sa boucle répétitive. Même si cette boucle même n’est pas très confortable, elle contient des parts de soi, et il est parfois indiqué de ne pas s’identifier à ces parts même si elle peuvent rassurer l’ego. Le je permet de redonner la main à l’autre du point de vue de l’auteur, à soi, vu de l’extérieur, vu d’un point de vue décalé à la réalité concrète, de ne pas se déconnecter de soi même quand on ne correspond pas à un idéal.
L’erreur fatale, grossière est aussi un indice qu’on est dans l’agir, qu’on a dû faire face à quelque chose, et que dans ce quelque chose, on a manqué d’expérience ou de présence d’esprit, mais déjà en faire l’expérience permet d’appréhender les choses dans leur temporalité.
L’action peut être une fuite où on se retranche dans son vide, et où on attendrait une réaction chez l’autre, mais l’autre est incapable de retourner cette fuite qui lui échappe encore plus.
La peur
Les relations du narrateur semblent camoufler son insécurité face au regard des autres. Il retourne le problème sur les autres, et entretient un système qui arrange ses intérêts. La succession de ses conquêtes assument un désir primitif, mais camoufle aussi la peur d’être nié. Peut être tue-t-il après l’acte quand son ego s’est rassuré. D’un certain côté, la victime semble aussi jouer un rôle et semble dénué de toute peur ou de vulnérabilité. Le fait que la narrateur se réifie lui même fait que la victime ne voit pas au delà d’une utilisation mutuelle. Elle se voit réifiée, ou l’est déjà. Le sexe n’y est vue que comme une illusion de répit, avant que chacun se dévoile comme vide d’amour. La solution est elle de demander à ne pas être seul à affronter son ombre, que le rôle que joue l’autre l’empêche d’être elle même et d’atteindre un espace plus intime, l’empêche de penser à sa propre mortalité, à sa propre histoire, le menant à la mort sans se relier à soi même. Sa morale un peu sévère est de pousser à l’absurde l’impassibilité de l’autre dans l’intime qui n’aurait pas appris à reconnaître les enjeux. Un des problèmes auquel est confronté le narrateur vient du pouvoir même. Avoir le contrôle sur les apparences, sur les rencontres via l’argent, c’est aussi être capable de désacraliser certains choses naturelles. Ils finissent par camoufler un vide plus qu’exprimer quelque chose de solide et réel.
le livre offre à la personne vulnérable le regard de l’autre, de la personne de pouvoir. C’est dans l’intime qu’on se sent le plus vulnérable, le plus ridicule, le plus maladroit et que l’on est vulnérable au jugement moral, à celui du plus fort, et pour ça qu’on se fie à la personne responsable.