Cinépillage
American Psycho

American psycho

Quel genre de lecteur voudrait lire un livre dont le héros est un yuppie? Le milieu de la finance n’est il pas avant tout le règne de la médiocrité, où l’on serait essentiellement guidé par l’argent et l’attrait du pouvoir. Quand on se limite à un soi atteignable et compréhensible, on ne pense pas mettre les pieds où on n’a pas sa place. Mais si c’était ce monde qui venait à nous sans qu’on le décide, lorsqu’aucune autre porte n’est ouverte, que seul ce monde artificiel tend la main, alors la première chose à faire serait d’en comprendre la facticité pour ne pas se faire leurrer par l’illusion. Justement la détestation du yuppie et encore plus de devoir en prendre le costume est justement un des moteurs pour entâcher son image. Derrière la domination du masque, il y a une détestation des faiblesses de l’humain.

Le narrateur embrasse les injonctions sociales comme il embrasserait les injonctions parentales (être contre serait le corollaire d’une résitance à ses parents). Le monde devient le complice des parents. Il nie tout frein en lui, autre que ce que la société lui permet. Les problèmes relationnels ne sont qu’une commodité. Chacun cherche dans les apparences à attirer la couverture à soi et le surinvestissement de l’image est la fin d’un rituel pour se donner accès à la domination de l’autre, qui vient après le travail. De la même façon, si la personne n’obtient pas ce qu’elle veut, elle peut l’obtenir par l’argent, et si il ne compte pas pour l’autre, il peut compter par la force. La société enterrine ce système dans les échanges économiques couplé à l’admiration des plus forts et des plus cultivés. À l’opposé le pauvre n’est plus simplement qu’un égal devenu pauvre par manque de chance, mais comme quelqu’un qui n’est pas du côté de la vie, du goût, du jouir et du beau. La torture est une façon d’abonder dans cette morale cynique du rapport de force où l’autre s’attacherait à la souffrance dans sa non résistance. Cette morale se permet d’être blasphématoire, indépendante de dieu, terrestre, incanrée, au dessus de lois abstraites. C’est aussi le reste dû après surinvestissement, ce pourquoi chacun met une mise plus grande dans l’apparence, pour échapper à toute vraie relation et la biaiser dans leur sens. Il y a aussi un cynisme envers l’innocent, une jalousie envers ceux épargnés par le destin, qui est aussi une façon de se voir comme un innocent confronté de façon injuste au réel, sans la protection des parents, ou de la société. Certains désabusés semblent prendre de façon moins personnelle l’incohérence (Jean…).

Son cynisme trouve dans le meurtre l’apogée de l’absurdité entre la légitimité accordée par l’apparence et le pouvoir qui lui est associé. Il semble être frustré par les projections portées sur lui, et qui lui empêche toute vraie relation, et en même temps cherche à en profiter jusqu’au bout. Le meurtre est un nihilisme où l’existence de l’autre peut être totalement subordonnée en tant qu’image au pouvoir, argent+attractivité+milieu = pouvoir sur l’autre. Étrangement ce système condamne le narrateur dans le sens que si une personne vient à lui (Bethany), elle devient suspecte de mélanger soumission au pouvoir et prétention d’être en dehors. Bethany devient le symbôle de la naïve qui rencontre un mur, et est punie de naïveté et d’innocence. L’innocence n’est pas présentée comme une force dans ce monde, sinon comme une force tragique et inutile, une posture aveugle, qui donnerait crédit à n’importe quel criminel, limite complice. La torture est aussi une façon de marquer l’autre du symbole de l’échec et de la faiblesse, de le juger comme complice de la farce, qui utilise l’histoire, la logique romanesque hors sol qui le nie, le story telling des apparences qui hiérarchise les êtres humains. Ce story telling basé sur l’argent donne accès aux yuppies le même pouvoir d’où ce problème d’identité, construit sur un monde d’expériences artificielles. Le meurtre devient une tentative d’affirmer son unicité, en tuant les autres clones. C’est aussi une façon de ramener l’autre dans le rapport de force que la narrateur subit lui même, la négation de ce qu’il penserait être sa réelle image de lui même, le démembrement de son être dans le monde physique. Une ligne se dessine qui est d’attaquer aveuglément le monde dans son ensemble avec un engagement maximum, en ne faisant pas état des approximations de chacun, d’aucune justification, d’aucune faiblesse, d’aucun statut. Il renvoit à chacun l’indifférence qu’il inspire aux autres en combinant avec l’absurdité de ses conversations. Les victimes semblent être punies par un esprit détourné qui se tient du point de vue indifférent de la société et des parents. Seuls sont épargnés les quelques égarés en marge.

Jean semble être en décalage, cantonnée dans l’incompréhension, comme si elle faisait face au vide, mais restait bloquée par les signes, incapable de saisir l’absence de fonds qui les sous tend. Il y a un suspense autour du risque que prennent les gens, qui semble créer leur narration à partir de rien, à partir du physique du narrateur, de sa simple présence, sans qu’il n’y participe réellement. C’est comme un pari inconscient dans le conformisme, dans la connivence avec le vide, qui appelle à une déception. Seul Jean semble jouer sans intérêt, sans fausseté, avec curiosité, sans ego à défendre, sans jouer un rôle dans une comédie ratée, peut être par conscience de son incompétence.

L’impuissance d’un lecteur qui pense choisir son identité

L’auteur nous met dans une situation inconfortable, face à une image simplifiée, que n’arrive pas à cerner le lecteur qui risque de perdre le sens de sa réalité s’il ne comprend pas sa condition. Celui qu’il a face à lui est une image générique floue, où l’humain n’apparaît pas, où la pensée rebondit, n’a pas d’écho. La déconstruction de son apparence est la déconstruction de notre asservissement à une image qui nous aliène. Pour celà on nomme les choses, réduit l’asservissement à des marques, des noms. S’attacher à un style, sans partir de là où on est, en croyant exprimer une divergence loupe le fait que le style exprime justement qu’il n’y a rien derrière. La déconstruction de l’action actuelle nous place devant nos limites et notre inaction de lecteur. Celui qui déverse sa haine, qui n’est pas dans le déni le fait par rapport au moment présent. Comme critiquer le monde d’un endroit hors du présent? Il faut d’abord accepter d’être dans le présent avec le risque de la violence physique, le risque de se faire emporter par notre haine, quand celle ci n’est plus quelque chose d’abstrait, mais part du présent, sans filtre de pensée, sans emprunter la haine d’un autre par procuration.

Si on se confronte à notre déni en allant au delà, que se passe t il réellement? Le roman est un espace où se confronter à cette colère, avec le risque amoindri de se faire posséder comme dans la vie de tous les jours. On pourrait même accueillir la violence du monde. Dans le même sens, les scènes de sexe illustrent aussi un questionnement sur ce qu’on ne se permet pas (en tant que dominé?), notre retrait du possible, alors que d’autres se permettent de reproduire des schémas fantasmés, utilisant le sexe comme cristallisation de leur domination. Le sexe est aussi chez la femme une chose exempte de morale (le sexe avec une personne cynique de la classe dominante sans égard pour la femme, au lieu d’accueillir le perdu), gratuite et c’est cette liberté que certains veulent faire fait payer par la mort (par la pornographie du côté cynique et dans le sens mortifère de justice capitaliste égoiste: on fait payer la personne libre en lui prenant un peu de son intimité). C’est le moment où ramené au corps, hors mental, il reste ce qui est investi dedans, où il y a un choix entre la sécurité ou la surenchère. C’est la roulette russe pour la victime, qui aurait pu se douter dans les prémisses du risque qu’elle prend, mais l’argent ou la renommée a endormi sa conscience. Le jeu sur les apparences enfume les gueux, qui perdent de vue l’intention des dominants à exclure les autres, logique systémique qui sous tend les actions individuelles, en jalousant leur image qu’ils pensent leur être destinées. Cette séparation bourgeoise sur lequel se base le nivellement de classes, se base elle même sur une séparation des possibles, des pouvoirs des corps. L’environnement devient un ensemble de signes qui démarque chacun de son prochain.

Les corps et la beauté deviennent une assise sur ce que chacun permet à l’autre au nom de. La réification du narrateur donne une illusion à la victime d’être valorisée de façon libre, alors qu’elle entre dans un rapport de soumission rationalisé. Le rapport des corps pourrait être vu comme un répit, mais son potentiel signifiant est nié dans le contrat préétabli, mais dont la victime ignore les clauses, croyant être valorisée pour elle même, son histoire, ce qu’elle exprime, alors qu’elle ne l’est que comme instrument. Elle pense être valorisée par le système et l’utiliser en tant qu’adulte, alors qu’ainsi sa potentielle individualité disparaît. Faut il placer cette individualité si haute? Cette individualité ne doit elle pas servir de questionnement à toute la société ou est ce trop prétentieux de s’utiliser, se victimiser pour pointer du doigt l’autre?

Le gore et la violence sexuelle ne sont plus transgressifs, mais les marques du pouvoir de la bourgeoisie, la face cachée, la frustration couvée. L’image et l’expérience de l’image sont utilisés comme un plat raffiné, pour exclure l’autre, pour dénigrer les sensations communes. Ce qui dérange n’est il pas la façon dont la violence est cachée, tout autant que tout signe d’humanité? Tout humanité est masquée, et dans cette société, le lecteur peut imaginer que ce dont il n’a pas accès a été marchandé et codifié dans un rapport de classes. Violence et humanité sont masqués pour endormir le lecteur, l’autre, le maintenir en tant que victime potentielle, inconsciente de ses compromis, de sa soumission à des images.

Le lecteur peut lire de façon inversée le livre si l’ombre le submerge, s’il s’identifie trop à son ombre. La persona, la superficialité est l’ombre de l’ombre et il y a un espoir à reconstruire cette persona. La superficialité peut être un début où l’éducation peut permettre d’avancer. Aussi le livre est un bon remède au triangle de Karpman.

En sortant de moins que zéro, où on peut se reconnaître comme vide de pensée, impérméable à la morale creuse et démonstrative des parents. L’existence semble n’avoir de cohérence qu’apparente, l’esprit non structuré ne peut être saisi. Dans American Psycho, ce vide devient une opportunité pour jouer dans le jeu des autres, en devenant ce que l’autre déteste, le winner, ou alors celui qui refuse l’identité, la corporéité du modèle capitaliste humain, et qui n’y voit qu’une machine déshumanisée. Face à cette extrémité, l’erreur serait d’endosser la figure du sauveur. Dans moins que zéro, on se dilue dans le vide qui nous entoure. Dans American Psycho, on revient vers soi, et le je renaît, même si pauvre des projections faites sur soi. Le vide devient un contenant, qui se remplit de n’importe quoi.

La logique victimaire voudrait qu’on choisisse le camps des personnes premier degré, et qu’on ne transforme pas une incompréhension et une curiosité en une distance qui invite un calcul bourgeois.

Le je est un autre un peu schizophrène qui dépossède lui est opposé l’autre est un je, qui conserve le je face à l’autre et qui ramène l’autre à un potentiel soi, le rend accessible.

Le piège de la médiocrité

C’est en étant dans le présent que le signifiant peut émerger, et que l’expression du refus peut exister. Par exemple face au clochard, c’est en faisant le geste, imitation peut être d’un autre, qu’il peut suivre son propre mouvement, et interroger son sens, et voir le meurtre comme révélation de ce qui le traverse au delà de qui il pensait être. D’un certain côté, son blasphême est de voir l’autre dans le jeu. Il joue le miroir de l’autre qui joue le clochard. Il place l’autre dans la dimension du jeu, comme s’il avait la liberté de choisir son rôle. L’erreur fatale, grossière, irrécupérable est un indice qu’on est dans l’agir, qu’on a dû faire face à quelque chose, et que dans ce quelque chose, on a manqué d’expérience ou de présence d’esprit, mais déjà en faire l’expérience permet d’appréhender les choses dans leur temporalité, dans ce qu’elle résonne dans la réalité. Répéter l’erreur est un schéma d’enfance où ce qui n’est pas puni par les parents, voire encouragé par eux, peut être vu comme positif sans prise en compte de la réalité. Le narrateur est condamné à s’auto exploiter, s’identifier à une image inconsistante, facilement ignorable. C’est dans le dérapage qu’il cherche une issue, dans la marge de son image. Le je permet de redonner la main à l’autre du point de vue de l’auteur, à soi, vu de l’extérieur, vu d’un point de vue décalé à la réalité concrète, de ne pas se déconnecter de soi même, de repasser par un soi dilué dans l’image pour l’articuler avec une réalité. La médiocrité de l’autre en fait un potentiel symbole, patchwork de tout ce qu’on peut projeter de la société, de ce qui est médiocre. Le name dropping est une façon de ne pas sortir de la réalité, de nommer ce qui nous est imposé, pour éviter de le subir jusqu’à sortir de la réalité, de séparer soi et l’image, de ne pas s’identifier à une image que l’image finit par posséder. L’indifférence de l’autre constatée d’une image surinvestie, schizophrénique, de l’ordre du délire enfantin, est vue comme une trahison, l’humiliation d’un désir sublimé. Elle est retournée dans le rejet du délire conventionnel, rationnel, empathique et posé de l’autre.

L’auteur n’y croit pas vraiment, mais il laisse oeuvrer, laisse le narrateur faire avec ce qu’il a, l’image qu’il a. Il le laisse mal réagir, devenir aigri, haïr, être médiocre, impoli, insupportable, imbu de la façon de ceux qui l’entoure. Il s’entoure de ceux qui l’acceptent dans sa médiocrité, par leur similarité, par leur être vide. Il laisse la satire aller jusqu’au bout entre ceux qui ne s’accordent à rien, qui accepte la caricature qu’ils sont, signes de leur jeu personnel, et de leur acceptation du jeu, à Jean qui tombe amoureuse sans raison, presque consciente de sa propre banalité. On décèle une foi en une forme d’ouverture, au delà de la vérité ou de la justice, celle de continuer de vivre, d’avoir des interactions humaines pour peut être se faire embrouiller et d’entrer dans un jeu différent, d’essayer d’agir et de juger sans s’entraver, en faisant avec ceux qui nous entoure pour faire du symbolique, sans se restreindre à des images figées, utilisant le trivial comme point de départ en restant contact avec la vie, même médiocre. Le lecteur qui se reconnait, qui se croirait à l’extrême par l’absence d’epxression possible, peut se servir de ce point d’appui pour chercher une autre voie.

Il y a aussi ce blanc entre les épisodes, qui peuvent être une préparation à ce qui arrive dans le monde, qui peut être une parenthèse du possible. Cette approche diffère de la critique distante de gauche qui déconnecte du monde. Mais cette ouverture ne permet elle que de constater ce qui nous dépasse?

Étrangement le narrateur est un peu passif dans le signifiant. La signifiant même faux de l’autre semble être aussi une béquille pour lui. Le vide mécanique de l’autre est un danger pour lui, pour sa propre tentation de se mécaniser. Le meurtre est presque un non en réaction, une façon un peu enfantine de refuser ce monde, alors qu’il pourrait juste se contenter d’être déçu et chercher porte de sortie. Il semble garder une empathie pour ceux et celles, sans ambition à l’utiliser comme objet d’association et qui n’attend pas de réciprocité, mais ne parvient pas encore à les voir comme des êtres sensibles en demande de réciprocité et d’échange, plus que d’une projection narcissique dont lui n’est pas exempt. Le narrateur utilise son apparence pour provoquer des occasions, sans considération pour le système de valeur des autres, des occasions de révéler que dans sa propre mécanisation, il y a une pulsion de mort de la société à ne pas laisser s’imiscer la vie, un refoulement, la conscience d’un interdit, de laisser son désir être envahi par son ombre. Il pense être libre mais son jeu reste orienté vers son intérêt, une rationalité qui le coupe des autres. En s’interrogeant Jean pourrait devenir un miroir pour lui et aurait pu lui fournir un point d’appui pour humaniser sa persona.

Le livre permet par micro étapes de sortir de dépression, du vide, et est une mise en garde, du risque que chaque micro étapes se voient sabotées par soi même, parce que pas d’énergie pour aller plus loin. Le système peut alors être vu comme une béquille, et le danger serait d’en dépendre, de le justifier, de devenir une machine du système, de finir par se laisser aller au désir mimétique par identification à cette machine.

L’action peut être une fuite où on se retranche dans son vide, et où on attendrait une réaction chez l’autre, mais l’autre est incapable de retourner cette fuite, de ramener la personne égarée, qui lui échappe encore plus.

Le livre offre à la personne vulnérable le regard opposé. La lisibilité de la personne de pouvoir renverse le point de vue. L’absence d’accès à certains milieux ne doit pas être un pouvoir qui s’exerce sur la personne isolée. Leur indifférence ne doit pas prétendre servir de levier pour pousser vers le haut, mais être vu coomme le signe d’une divergence dans la vision.

Le jugement de l’autre est rendu étranger à soi dans l’extrême. On peut supposer alors un jugement introjecté par la société, les parents… Lorsque sa propre vision est fragile et calquée sur celui de l’autre, on finit par croire en ce jugement. Se détâcher de ce jugement permet de retrouver de la compassion.

** L’esprit du corps **

Lu dans Technikart, que l’importance était l’esprit du corps. Le corps peut avoir son autonomie et une prépondérence sur l’esprit. La société valorisant l’extérieur et le corps. Celui ci prend une légitimité sur l’esprit, qui fait fi du besoin de cohérence de l’esprit. L’intelligence est déplacée ailleurs dans le faire, dans l’évaluation de la possibilité d’action. Le corps est investi non par le soi mais aussi par la société, et cette valeur sociale prend le pas sur ce que le soi est capable d’assimiler et de faire soi, au point de se dépersonnaliser. L’intérieur conscient de ce qui vient de lui peut percevoir l’absurdité, mais il ne peut pas vraiment se battre contre ces conditions sur lesquelles il n’a pas la main. Le mensonge est une application pratique d’une intelligence intéressée par les moyens, consciente des limites que lui offre la société. La torture est une conscience éloignée que son esprit est absent, qu’il a abdiqué. C’est aussi une conscience des limites morales qui pèsent sur un besoin d’expression, un besoin d’ego, et de pouvoir, quelqu’il soit. Cette recherche de moyen dépend du contexte, et dans le roman la torture est possible, dans la réalité il peut en être autre, l’essentiel étant de distinguer où l’on est et exprimer quelque chose qui vaille la peine de l’être.